Épisode 4 (Saison 1) : Exercice anti-sexismes n°2. Imaginer des histoires

Explicitation de l’exercice

L’imagination n’est pas une faculté réservée aux fantaisies superflues ! Elle est au contraire au cœur de notre capacité à voir autrui comme un être doté d’un monde intérieur semblable au nôtre. Plusieurs auteurs en font ainsi une condition centrale de toute vie éthique. Sur ce thème de l’imagination morale, je ne mentionnerai ici qu’une philosophe américaine, Martha Nussbaum, professeur à l’université de Chicago. Dans plusieurs de ses ouvrages, et notamment dans Les émotions démocratiques. Comment former le citoyen du XXIe siècle, Martha Nussbaum montre comment la démocratie repose sur l’exercice de certaines facultés qui doivent être encouragées par l’éducation. Parmi ces facultés, il y a l’imagination empathique, c’est-à-dire la capacité à imaginer avec empathie les difficultés d’autrui. Ce qui est impossible si vous ne disposez pas d’informations historiques sur son milieu, son histoire, et aussi de créativité narrative. Cela ne suffit pas, mais l’égalité des droits reste une chose vaine et formelle si les individus ne savent pas se regarder les uns les autres comme des personnes, cad des êtres dotés d’une vie intérieure complexe reliée à une histoire elle aussi complexe. J’aurais l’occasion bientôt de vous reparler de ce livre de Martha Nussbaum dont je vous recommande vivement la lecture.

En fait, lorsque nous en restons à une vue superficielle des situations de genre, nous ne voyons pas des personnes, mais des objets : nous nions leurs aspirations, leurs blocages, leurs besoins, leurs plaisirs propres, leurs rêves, bref, leur vie intérieure pour les réduire à des rôles attendus et par là ordinaires. Là encore, ce mécanisme d’objectivation d’autrui est au cœur de toute inégalité concrète, et non seulement celle des hommes et des femmes. Mais on y voit ici une application : pour rectifier ce penchant hérité de l’éducation et du poids de la violence historique, il nous faut réapprendre à voir autrui quel qu’il soit non en en restant à son rôle factuel, celui qui lui était réservé par la société dans laquelle il ou elle vit, mais le projet qu’il porte en lui/elle. Au lieu de justifier les faits issus de mécanismes inégalitaires, on imagine la série d’inégalités qui ont pu y conduire, sans lesquelles d’ailleurs il n’y aurait pas la dissymétrie qu’on observe entre les individus dont l’existence est socialement valorisée, dans des domaines nettement visibles, et ceux ou celles qui en sont écartés.

Se rendre capable de voir l’autre comme une personne à part entière, qui mérite un respect et une attention égale dans tous les domaines de la vie sociale, suppose l’exercice de notre imagination narrative. Doter l’autre d’une épaisseur existentielle, c’est imaginer qu’il a une histoire aussi touffue que la nôtre. Attention néanmoins ! Il ne s’agit pas par là de réduire l’individu à un schéma prédéterministe : il vient de tel type de famille, il ne fera donc jamais ceci ou cela. Autre raisonnement qui ne vise qu’à maintenir en l’état la réalité sociale et ses regrettables discriminations. Il s’agit plutôt de considérer que l’identité de chacun ne se réduit bien sûr pas à un ensemble de caractéristiques repérables et immuables : le sexe, la date de naissance, la taille, le poids, la nationalité, etc. Au contraire, ce qu’on appelle en philosophie l’identité personnelle est une identité en mouvement, la trajectoire singulière et indéterminée d’une personne qui ne se recrée pas à chaque instant et qui conserve ainsi une histoire qu’elle n’a pas choisie, tout en ayant une capacité d’initiative et de changement. Pour le philosophe Paul Ricoeur, cette identité est narrative. Ce qui dure dans tous nos changements, c’est ce récit tout personnel qui fait ce que nous sommes mais ne prédétermine rien de ce que nous serons. La connaissance de soi passe par le récit de soi. 

Transposée à notre exercice, la thèse de Ricœur sur l’identité narrative – que je ne fais qu’évoquer ici – ainsi que celle de Martha Nussbaum sur l’imagination morale et empathique nous permettent de comprendre en quoi la gymnastique de l’imagination narrative nous permet de donner de l’épaisseur aux situations de dissymétrie et de discrimination. C’est précisément cette épaisseur narrative que l’on veut réduire quand on veut justifier une inégalité factuelle par des clichés sur les genres. Ce n’est pas parce que les femmes manquent de courage politique qu’elles sont moins nombreuses aux primaires de droite comme de gauche : c’est parce que derrière cette inégalité ponctuelle, il y a une somme de récits individuels qui convergent en vue de les en écarter de multiples façons. Non par complot mais par reproduction tacite d’un schéma dominant qui continue d’être considéré comme ordinaire.

J’espère que vous aurez un plaisir ludique à faire travailler votre imagination narrative au quotidien !

Précédent
Précédent

Bonus podcast : La petite sœur de Shakespeare

Suivant
Suivant

Épisode 3 (Saison 1) : Exercice anti-sexismes n°1 - Renverser pour mieux voir