Épisode 3 (Saison 1) : Exercice anti-sexismes n°1 - Renverser pour mieux voir
Explicitation philosophique de l’exercice
« Nous voyons ce que nous disons » (Heidegger). Ceci inverse ce que nous prenons comme une évidence : si nous pensons souvent dire ce que nous voyons, nous oublions que ce que nous voyons est d’abord lié aux multiples discours et représentations qui configurent notre regard. Ainsi nous ne voyons pas les mêmes choses selon notre culture, notre éducation, nos intérêts, nos désirs, nos représentations, nos croyances et nos préjugés. Les discours qui se sont sédimentés dans notre tête tout au long de notre existence passée ainsi que ceux qui circulent dans notre environnement actuel structurent notre attention à tel ou tel détail du réel. Aussi cherchons-nous à voir les situations que nous rencontrons comme des confirmations des représentations auxquelles nous tenons.
Il est plutôt facile pour nous de comprendre ce phénomène psycho-social quand nous nous rapportons à l’Histoire. Face aux propos tenus par les êtres humains des époques antérieures, nous mesurons combien ceux-ci n’appréhendaient les choses qu’avec les lunettes de leurs convictions et surtout de leurs indissociables intérêts (la défense de l’esclavage des Noirs américains, les considérations européennes sur l’inhumanité des Indiens d’Amérique au XVIe siècle, les propos des Grecs sur les Barbares, des colons sur les colonies, etc.).
Le comble est que, même lorsque notre croyance nous dessert en servant les intérêts d’autres individus appartenant à un autre groupe social, nous pouvons y tenir suffisamment fermement pour qu’elle configure notre regard : dans la résignation, nous ne voyons que ce qui donne raison à notre situation. « Tout homme né dans l’esclavage naît pour l’esclavage » écrivait Rousseau, indiquant la raison pour laquelle les esclaves peuvent consentir à leur situation, « perdant tout dans leurs fers, jusqu’au désir d’en sortir. » Cette remarque et plus largement les travaux de psychologie sociale sur les stratégies d’attachement mises en place par une victime à l’égard de son bourreau – nous rappellent que les individus discriminés voire malmenés ne consentent en apparence à leur situation que parce qu’ils n’en imaginent pas d’autres.
Enfin, les récents travaux d’Axel Honneth sur l’invisibilité sociale – et en France notamment ceux de Guillaume Le Blanc – ont constitué en champ de recherche cette donnée fondamentale : la violence sociale ordinaire repose d’abord sur la façon dont notre regard invisibilise certains êtres et/ou certaines situations en les occultant, et finalement en faisant de leur invisibilisation quelque chose d’ordinaire. Notre regard procède spontanément par relégation. À moins de l’aiguiser et de l’émanciper, à coups d’imagination !
S’exercer humblement à ouvrir les yeux est le premier effort requis pour voir autrui comme une personne à part entière et voir ce que les comportements habituels, donc genrés, peuvent contenir de surprenant, voire injuste.