Épisode 8 (Saison 1) : Exercice anti-sexismes n°3. Devenez acteur·ice

Jouer à inverser les rôles pour développer son intelligence sociale.

Explicitation philosophique de l’exercice présenté dans l’épisode

Dans L’Être et le Néant, Sartre prend un exemple devenu assez célèbre, l’exemple du garçon de café, et le décrit ainsi :

Considérons ainsi ce garçon de café. Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d’un pas un peu trop vif, il s’incline avec un peu trop d’empressement, sa voix, ses yeux, expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client, enfin le voilà qui revient, en essayant d’imiter dans sa démarche la rigueur inflexible d’on ne sait quel automate, tout en portant son plateau avec une sorte de témérité de funambule, en le mettant dans un équilibre perpétuellement instable et perpétuellement rompu, qu’il rétablit perpétuellement d’un mouvement léger du bras et de la main. Toute sa conduite nous semble un jeu. (…) Mais à quoi donc joue-t-il ? Il ne faut pas l’observer longtemps pour s’en rendre compte : il joue à être garçon de café. » (p. 94)

Pour Sartre, cet exemple illustre combien chacun joue sa condition sociale pour la réaliser. Le prof joue au prof, le vendeur joue au vendeur, le policier joue au policier, etc. On accepte ainsi d’être en représentation, de représenter un rôle qui correspond à la condition qu’on endosse alors, et par ces attitudes, on se ment à soi-même selon Sartre. Dans sa perspective, cet exemple illustre ce qu’il appelle la « mauvaise foi », c’est-à-dire – pour le dire très simplement – l’attitude mensongère, inhérente à tout être conscient, par laquelle il fuit ce qu’il est pour se figer dans une forme objectivée de lui-même. La mauvaise foi recouvre un certain nombre de pratiques par lesquelles nous dénions notre liberté (notre capacité à être un projet, à exister sur le monde du pour soi) pour exister comme des choses (sur le mode de l’en soi). Il en va ainsi quand on se déresponsabilise (je ne pouvais pas faire autrement!) ou quand globalement on joue à être qqch, comme c’est le cas ici avec l’exemple du garçon de café.

Cet exemple illustre très bien comment, dans les situations sociales notamment, nous adoptons des rôles qui ne reflètent pas notre liberté fondamentale, mais qui correspondent à diverses attentes et procurent un certain confort pour l’agent, même lorsque le rôle se retourne contre lui en l’empêchant d’assumer notre capacité toute singulière d’initiative. Car en prenant un rôle, on s’épargne la conscience d’avoir à créer et assumer notre acte.

Il n’en demeure pas moins que si l’analyse de l’exemple sartrien nous permet de comprendre pas mal de choses sur les situations les plus ordinaires de notre vie quotidienne, sa conclusion me paraissait un peu hâtive. Et comme je ne suis pas chercheuse, je peux vous confier ma réticence le plus simplement du monde. Il me semble que postuler un moi authentique qui se fuit dans des rôles sociaux n’est pas pertinent car il me semble qu’il n’y a pas de « moi authentique » séparable du social, et qu’inversement, quand j’adopte les mimiques du vendeur pour faire mon métier, je suis ce vendeur ou cette vendeuse, je ne joue pas seulement à l’être. Quand je joue à être prof, j’incarne des mimiques certes codifiées, observées, mais je les incarne totalement, d’une façon qui d’ailleurs peut être plus ou moins originale.

Et c’est chez Erving Goffman, sociologue américain du XXème siècle, qu’on trouve une théorisation aboutie de cette métaphore théâtrale. Pour Goffman, nous incorporons notre rôle social au point qu’il devient notre seconde nature. Je cite Goffman, dans La présentation de soi dans la vie quotidienne : « À la longue, l’idée que nous avons de notre rôle devient une seconde nature et une partie intégrante de notre personnalité. Nous venons au monde comme individus, nous assumons un personnage, et nous devenons des personnes. » C’est ainsi que, je cite encore, « la vie elle-même est quelque chose qui se déroule de façon théâtrale. »

Jouer un rôle n’est donc pas mentir, aux autres ou à soi-même, ce n’est pas même simuler quelqu’un que nous ne sommes pas. Nous pouvons sans doute vouloir changer de rôle pour vivre d’autres choses, mais nous ne pouvons pas ne pas vivre le rôle que nous jouons, donc que nous sommes. Pour Goffman, nous interagissons sans créer de toutes pièces les rôles : ce sont les situations objectives d’interactions qui induisent des rôles toujours socialement construits. Nous faisons ainsi comme des acteurs de théâtre : nous jouons notre rôle dans un scénario donné avec d’autres rôles donnés. Nous endossons un rôle pour répondre d’une façon qui nous paraît appropriée à ce que nous percevons comme des attentes sociales dans des contextes donnés d’interactions.

Or, si nous sommes le rôle que nous jouons, car ce rôle nous construit et – pour Goffman – nous fait devenir des personnes, nous n’avons pas pour autant à nous y enfermer. C’est aussi pour cela que jouer un autre rôle que le sien, quel qu’il soit, est libérateur – ça nous distrait de nos comportements quotidiennement répétés – et enrichissant – ça nous permet de visualiser toutes les postures possibles. Continuer à exister comme des personnes, c’est justement continuer à faire bouger les rôles que nous endossons, et c’est sur ce point qu’appuie cet exercice. Dès lors qu’on a conscience qu’il s’agit là justement d’un rôle mobile et non d’une prédétermination personnelle ou genrée, on peut se donner les moyens de comprendre comment l’ajuster et comment coopérer autrement dans les situations d’interaction.

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